RSS DU CONTENU RSS DES COMMENTAIRES
Abonnez-vous à la newsletter:

Razzy Hammadi: Secrétaire National du PS chargé des services publics

Petit lexique du bon reformateur

Posté par Leo 9 - mars - 2009

Pour les plus anciens d’entre nous, les réformes se sont succédées les unes après les autres. Ils ont ainsi acquis un certain décryptage du langage pour voir ce qui se cache derrière les mots. Pour les plus novices d’entre nous, cet apprentissage se fait avec le temps. Je vous propose donc une sensibilisation accélérée, parce que la réforme n’attend pas Monsieur !

Leçon numéro 1 : Petit retour historique
Nombre d’entre nous pensons dominer les mots, et si c’était l’inverse ? Georges ORWELL dès 1948 avec son roman d’anticipation « 1984 »1, avait saisit le poids des mots. Car on ne pense pas une réalité sociale pour y mettre des mots. Il existe des mots qu’on utilise pour penser une réalité sociale. Et si on nous enlève des mots, on ne peut plus penser de la même manière… 2
Prenons un exemple. Luc Boltanski et Eve Chiapello 3, deux sociologues, ont comparés les livres de management de l’année 1960 et ceux de l’année 2000. Le mot le plus souvent répertorié en 1960 était le mot hiérarchie. On comprend bien la nécessité d’une hiérarchie dans une organisation à manager. En 2000, dans 90 ouvrages de management, le mot hiérarchie apparait zéro fois. Et le mot le plus présent est le mot projet. La hiérarchie a-t-elle disparue de nos organisations ? La réponse est évidemment non ! Elle semble même s’être renforcée. Mais on nous oblige à la penser différemment. Il est finalement tellement plus consensuel de travailler tous ensemble autour du même projet de service. Et du même coup, cela devient plus difficile pour les syndicats de rassembler les salariés contre une hiérarchie inexistante. Pour Eric Hazan cela participe à une volonté d’« évitement des mots du litige » 4.

Leçon numéro 2 : Changement de sens
Tout le monde sait que les fonctionnaires sont des fainéants et que si le Service Public ne fonctionne pas, c’est à cause de la bureaucratie. On nous l’a assez répété. Mais qu’est ce que la bureaucratie au juste ?
En sociologie, la bureaucratie désigne un pouvoir sans direction qui se caractérise par des règles procédurières strictes, la division des responsabilités, une forte hiérarchie et des relations impersonnelles. Ce néologisme, créé au XVIIIe siècle par Vincent de Gournay, a été définit par le sociologue Max Weber. Il peut s’appliquer à toute forme d’organisation, bien qu’on l’associe surtout aux pouvoirs publics. L’objectif des procédures est en principe d’assurer l’impartialité, la neutralité et l’honnêteté des agents. Ses règles complexes, sa comptabilité spécifique et ses multiples contrôles internes visent à s’assurer de la bonne utilisation des biens communs et de limiter le gaspillage et d’éviter la corruption.
Il est intéressant de voir que bureaucratie aujourd’hui est connotée très négativement dans l’esprit des citoyens et même de nombreux fonctionnaires,  avec des notions liées tel que la lenteur ou l’irrationalité. C’est ainsi plus simple de convaincre de la nécessité de la réformer elle et ses fainéants de fonctionnaires qui y travaillent…

Leçon numéro 3 : Les mots déjà digérés
Selon Eric Hazan, depuis le début des années 1960 apparait une nouvelle langue : la Lingua Quintae Respublicae (LQR). On a ainsi pu observer l’apparition de nouveaux mots. « La LQR n’est pas née d’une décision prise en haut lieu, pas plus qu’elle n’est l’aboutissement d’un complot. Elle est à la fois l’émanation du néolibéralisme économique et son instrument. »5.
Prenons un exemple. Le 25 octobre 1906 nait le 1er Ministère du Travail. Il a vocation à défendre le droit du travail et conjoncturellement la limitation du travail des enfants. Après 1945, il se décompose en deux directions. La Direction du Travail qui défend le droit du travail et la Direction de l’Emploi qui va progressivement l’attaquer au nom de la lutte contre le chômage. Le meilleur exemple sera le CPE (Contrat Première Embauche) qui voudra précariser la jeunesse au nom de la lutte contre le chômage. Le centenaire du Ministère du Travail aura accouché du Ministère de l’Emploi de la Cohésion Sociale et du Logement. Il est intéressant de voir qu’à cette époque le Travail a été remplacé par la cohésion sociale. Prononcé pour la première fois par le sociologue Émile Durkheim dans son ouvrage « De la division du travail social » en 1893, la cohésion sociale est alors l’état de bon fonctionnement de la société où s’exprime la solidarité entre individus et la conscience collective. Il justifie même la division du travail, car source de cohésion sociale, puisque chaque travailleur aurait besoin des autres pour accomplir le projet collectif.
Donc ce Ministère en 2006 qui doit défendre le droit du travail pendant les projets de fusion EDF-Suez, ou ARCELOR-MITTAL, crée le CPE au début de la même année. Mais c’est au nom de la cohésion sociale ! Il faut une agrégation des individus de toutes conditions confondues vers des intérêts communs. La lutte contre le chômage devient l’intérêt commun des français. Et il est prioritaire de faire coexister les inégalités présentes dans la société et détourner les classes les plus défavorisées de la revendication. En cela, la politique de cohésion sociale a un rôle de pacification et de contrôle social.

Leçon numéro 4 : Les mots de l’actuelle réforme de l’Etat
Avec la Révision Générale des Politiques Publiques (RGPP) un certain nombre de mots apparaissent. Le citoyen qui avec le temps était devenu usager du service public et en train de devenir un client du service public. Le Livre blanc sur l’Avenir de la Fonction Publique commandé par le gouvernement, fait l’apologie des Etats ayant déjà effectués des réformes similaires. Ainsi est mis en avant, le Canada qui en 1997 « a eu pour objectif de régénérer le service public en orientant son action vers l’ensemble des citoyens, considérés comme des clients » 6.
Et tout le vocabulaire du secteur entrepreneurial arrive ainsi dans le secteur public. La réforme souhaite « améliorer les services pour les citoyens » 7. Cela met en avant la question de « Service Public » ou « service au public » ? Le « Service Public » est le produit de la bureaucratie wébérienne selon des valeurs d’intérêt général, ou encore d’égalité et de continuité. Le « service au public » se rapproche de la production de services du secteur privé marchand avec une logique de satisfaction d’un individu sans prise en compte de l’intérêt général.
Cette réforme dans ses 6 axes de modernisation, souhaite également « responsabiliser par la culture du résultat » 7. Cela passe par « une culture de l’amélioration continue » 7. Mais entre la culture de l’amélioration continue et la satisfaction d’un citoyen-client, il n’y a qu’un pas qui passe par le développement de l’inégalité face au Service Public.
Et qu’est ce que la culture du résultat finalement ? Il s’agirait de « carrières plus intéressantes et une meilleure reconnaissance du mérite »8 selon le gouvernement. Mais c’est aussi l’abandon des règles d’avancement d’échelon et de promotion au grade supérieur issues du statut de la fonction publique. Ainsi, Le pouvoir de fixer les notes et appréciations générales exprimant la valeur professionnelle des fonctionnaires (dans les conditions définies à l’article 17 du titre Ier du statut général) est actuellement exercé par le chef de service 9. Mais les commissions administratives paritaires ont connaissance des notes et appréciations. A la demande de l’intéressé(e), elles peuvent proposer la révision de la notation. Ce nouveau mode proposé va individualiser le rapport entre l’agent et sa hiérarchie et ainsi fragiliser les salariés par le contournement des syndicats. Et cela aboutira à une inégalité de traitement.
Mais au-delà de la protection des agents, le modèle de la bureaucratie a été conçu pour éviter la corruption et permettre une égalité pour les fonctionnaires ayant un profond sens du devoir. La méritocratie revient sur ces postulats. Schumpeter va même plus loin et considère que la bureaucratie est indispensable à la démocratie 10.

Leçon numéro 5 : les derniers nés…
Les derniers nés de la novlangue apparaissent en cette période de faillite du modèle néolibéral. Ainsi avec l’économie réelle, on tente de nous faire croire que la crise financière serait issue des marchés financiers, mais non ancré dans la réalité. Cette tentative de moralisation du système tente également de dissocier les produits (financiers) toxiques qui seraient les seuls à être problématiques. C’est le système entier qui est en faillite, mais l’apparition de ces nouveaux mots tente de maintenir un système dans sa globalité, alors qu’un processus de régulation du marché s’impose.

Ce travail de décryptage est nécessaire pour porter un jugement objectif sur les réalités sociales qui nous entourent. Il ne sera pas pris en charge par l’Éducation Nationale et il est du ressort des citoyens de ne pas tomber dans le confort de l’utilisation de mots qui nous sont imposés. Alors prenons en charge collectivement cette nouvelle bataille des mots pour décrypter cette réforme et en faire comprendre les enjeux à nos concitoyens. Sans cette démarche, il s’avère compliqué de lutter contre la culture du résultat ou encore la bureaucratie qui doivent être expliquées au préalable. Cette mission est inhérente au mouvement social et l’enjeu dépasse largement la protection de missions ou d’un statut d’un fonctionnaire. Et ne nous trompons pas. Cette réforme ne va pas toucher que les fonctionnaires, elle aura un impact profond pour les collectivités territoriales, le secteur associatif et l’ensemble des citoyens.

Source :

1 1984, de Georges ORWELL, Gallimard 1950
2 L’éducation Populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu… , de Franck Lepage, Cerisier, 2004
3 Le nouvel esprit du capitalisme, de Luc Boltanski et Eve Chiapello, Gallimard, 1999
4 LQR, La propagande du quotidien, d’Eric Hazan, Raison d’Agir, 2006
5 Le démantèlement de l’Etat démocratique, d’Ezra Suleiman, Seuil, 2005
6 le Livre blanc sur l’Avenir de la Fonction Publique:
http://www.ensemblefonctionpublique.org/pdf/livre_blanc/libre_blanc_complet.pdf)
7 RGPP Les décision page 8 http://www.modernisation.gouv.fr/cahierrgpp/data/catalogue.pdf
8 RGPP : 1er rapport d’étape, page 4 : http://www.rgpp.modernisation.gouv.fr/fileadmin/user_upload/1erRapportEtapeRGPP.pdf
9 LOI N° 84-16 DU 11 JANVIER 1984 PORTANT DISPOSITIONS STATUTAIRES RELATIVES À LA FONCTION PUBLIQUE DE L’ETAT  (A jour au 6 juillet 2008) Chapitre VI : Notation, avancement, mutation, reclassement ; Article 55
http://www.affaires-publiques.org/textof/FP/fp.html
10 Le démantèlement de l’Etat démocratique, Ezra Suleiman, page 51

Transmettre et communiquer :
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Live
  • MySpace
  • Scoopeo
  • Technorati
  • Wikio
  • TwitThis
  • Wikio IT

Une Réponse à “Petit lexique du bon reformateur”

  1. RH dit :

    Vraiment sympa…

Publier une réponse

  • Archives

  • Mots clés

Qui sommes-nous?

Bienvenue sur le blog de Razzy Hammadi et de la commission nationale service public du Parti socialiste.

Commentaire récent

Commentaire récent

Crédits et mentions légales