La crise mondiale vient de démontrer les effets pervers du calcul à court terme : les responsables économiques tentent de prévoir l’avenir de leur pays en fonction du contexte mondial C’est le cas en France à propos d’un projet d’«emprunt national pour l’avenir» .
Le contexte mondial
Le commerce international repose sur la mise à profit de «l’avantage comparatif» de l’échange (exemple célèbre, évoqué par l’économiste du 18° siècle Ricardo,du tissu britannique échangé contre le vin portugais, chacun profitant de la mise en valeur de sa production nationale). Depuis lors, on s’est aperçu que la nature de l’échange est plus complexe que ne l’indique le cas avancé ci-dessus. La baisse importante des tarifs de transport multiplie certes l’échange au niveau mondial, mais on note également une forte croissance des échanges entre pays voisins sur des produits de même nature (ex : commerce d’automobiles entre pays européens), ce qui résulte non seulement de la nature différente des produits, mais surtout de leur niveau de qualité. Ainsi reconnaît-on l’importance croissante de «la gamme» à laquelle appartient ce produit. Cette constatation a pour conséquence pratique d’inciter les pays avancés techniquement à mettre sur le marché des objets de plus en plus sophistiqués, afin de se distinguer des pays à prix plus bas mais à techniques moins évoluées. De même, on observe des ruptures de plus en plus fréquentes dans «la chaîne de valeur», du fait du phénomène de sous-traitance, d’après lequel un produit, conçu et achevé dans un pays, est sous-traité lors de sa phase intermédiaire dans un autre pays (pratique fréquente en Allemagne). La mise à profit des économies d’échelle est également un moyen de dégager un profit comparatif (handicap des PME françaises trop petites, comparées aux allemandes).
Pour réussir, l’économie d’un pays doit être ouverte aux technologies, depuis la capacité d’innover, de produire selon les normes internationales et les techniques les plus efficaces mais aussi de disposer d’un réseau bancaire solide. Il faut également posséder des institutions stables dans les domaines politique et juridique (corruption absente, justice indépendante, économie régulée, droit de propriété précisé), inspirant la confiance indispensable. Cette situation suppose une ouverture d’esprit des travailleurs, qui va de pair avec un niveau d’éducation suffisant, depuis l’école primaire jusqu’aux études supérieures. Il doit reposer sur des règles sociales établies nationalement ou au niveau de la branche, un climat de paix intérieure et un esprit de coopération, d’autant plus nécessaires que le commerce mondial et la mobilité des capitaux tendent (par la concurrence entre travailleurs, éliminant les moins productifs) à abaisser le niveau d’emploi et les rémunérations et à amputer le droit du travail
Les investissements directs étrangers (IDE), qui ont pris une grande importance dans le commerce international (passant de 700 à 15000 milliards de $ de 1980 à 2009) obéissent aux mêmes conditions. Ces crédits, émanant pour 77%d’Amérique du Nord et d’Europe, sont concentrés à raison de 75% sur 12 pays émergents et pour les 25% restants sur 75 autres Les pays occidentaux, lorsqu’ils investissent à l’étranger, éviter d’ imposer leurs propres critères au reste du monde (comme ils l’ont fait naguère, encouragés par le FMI, avec «le consensus de Washington») mais tenir compte des facteurs exogènes propres à chaque peuple: histoire, géographie, milieu naturel, culture. Les effets directs de cet apport de capitaux sont positifs pour l’économie qui les reçoit à condition qu’elle ait les capacités d’absorption des technologies importée. Mais les effets indirects peuvent être négatifs lorsqu’ils entraînent des réductions d’effectifs ou la faillite d’autres firmes de ce pays. La Chine a pu s’adapter particulièrement vite à ces conditions grâce à la formation de masse dont a bénéficié sa main d’œuvre, dont le taux d’urbanisation est passée en quelques années de 21% à 36% pendant que le salaire moyen était multiplié par 10. L’Inde a évolué beaucoup plus lentement et plus sélectivement (orientée vers les TIC, alors que la main-d’œuvre chinoise est versée aussi sur la construction et les service). La Chine devient également un grand exportateur d’IDE.
Les Etats doivent, dans ce cadre, calculer leur avenir économique sur le long terme (particulièrement en installant des infrastructures) et avoir une politique sociale, alors que l’actionnaire, lui, tend à voir le court terme. J.L.Beffa distingue: – les pays «mercantilistes» (Allemagne, Japon, Chine) qui ont la politique industrielle la plus orientée vers l’innovation et l’exportation – les pays «libéraux», comme la France, qui laissent l’actionnaire libre de ses décisions et qui négligent l’exportation, sauf pour quelques gros contrats – les pays «rentiers» (cf. la Russie, vivant du stock de ses matières premières) – les pays «autocentrés» (Inde, Brésil). Quant aux autres pays émergents, ils n’ont pu sortir du sous-développement que grâce à l’intervention de l’Etat, la Corée du Sud et le Vietnam en étant les meilleurs illustrations.
Quelle stratégie industrielle pour la France ?
La France n’a-t-elle pas de stratégie industrielle, par choix libéral, alors que paradoxalement elle affiche la volonté de proposer une politique industrielle à l’Europe ? Le débat actuel autour de «l’emprunt national pour l’avenir» a permis de préciser le problème
Quels seront les critères de choix de cette politique ? Selon les diverses discutions suscitées à ce sujet, il faudrait répondre, en priorité, aux défis de notre temps (climat, vieillissement de population : donc santé, urbanisation, mise en réseaux : donc TIC), viser la compétitivité et l’attractivité du territoire (énergie, eau, numérique, c’est à dire infrastructure de services publics), privilégier la recherche (liée à l’innovation, indispensable pour faire la différence au profit des économies avancées), enfin le critère financier par le retour sur investissement.
Au niveau des moyens organisationnels, pour valoriser ces investissements on favoriserait la concentration (refus de saupoudrage, choix de champions nationaux, réseaux de PME renforcés comme en Allemagne, recherche de taille critique, le tout concrétisé par des pôles de compétitivité bénéficiant de l’effet de concentration géographique et favorisant les synergies) et les partenariats avec des firmes des pays émergents, de même qu’une gestion collégiale avec participation syndicale; la formation de la main d’œuvre étant prioritaire
Les moyens financiers à mettre en œuvre ont suscité les discussions les plus vives, entre ceux qui, constatant le retard de la France sur les investissements à long terme, voudraient un grand emprunt (100Milliards d’euros) et ceux qui, au regard de l’importance de la dette publique, souhaitent le limiter. La formule d’un emprunt perçu directement sur les citoyens a été éliminée, car plus onéreuse que celle recourant aux marchés financiers.. Mais d’autres options ont été proposées: fonds de dotation, avances remboursables, participation au capital des entreprises, garantie de l’Etat sur l’ investissement. Certain,constatant les baisses d’impôts pratiquées depuis 10 ans, qui ont amputé le budget de l’Etat de plus de 50 Milliards d’euros, proposent d’annuler celles-ci, l’argent économisé servant aux investissements
La décision finale a porté sur un emprunt public de 35 milliards d’euros, avec l’espoir qu’il entraînera un complément privé, le total pouvant aller jusqu’à 60 milliards ( ??). Sur ces 35 milliards publics, la priorité absolue portera sur l’enseignement supérieur (11 milliards) et la recherche-dèveloppement ( bio- et nano-technologies : 8 milliards) , les industries de transport (aéronautique, automobile, chemin de fer, spatial, naval : 6,5 milliards), le développement durable (énergies renouvelables, 4° génération nucléaire, CEA) pour 5 milliards et 4,5 milliards au secteur numérique, générateur de productivité globale. La réalisation de ce programme sera supervisée par un Commissaire à l’investissement, rattaché directement au Premier Ministre, et par un Comité de surveillance
L’encadrement européen :
La crise a démontré la difficulté des Etats membres à coordonner leur action : les divers plans de relance ont été élaborés sans tenir compte de ceux élaborés par les voisins et les solutions adoptées ont été souvent contradictoires. La Commission européenne n’a pas anticipé la crise, elle n’a apporté aucun secours financier (faute de disposer d’un budget dépassant 1% du Pib communautaire) . Les critères requis pour accéder au Fonds européen d’adaptation à la mondialisation étaient trop étroits. Les déficits budgétaires de certains Etats membres et le montant de leur dette publique en résultant sont insupportables (Grèce, Irlande, Espagne, plusieurs pays de l’Est) et donnent des arguments à ceux qui mettent en cause des avantages sociaux en matière de santé et de retraite de leurs concitoyens. Il n’y a aucune autorité suffisante pour arbitrer entre les actions plus ou moins désordonnées, que ce soit dans le domaine bancaire ou dans les branches industrielles les plus exposées comme l’automobile ou le bâtiment .Parfois les professionnels ont pallié en partie ces carences, par exemple un organisme fédérateur des équipementiers de l’automobile a créé un observatoire européen qui a intégré et planifié les pratiques de ses adhérents , formé, requalifié le personnel et s’est même lancé dans la recherche-développement. Au contraire, le bâtiment qui compte 97% de PME, a subi sans réaction un million de licenciements. Au total, la crise a détruit autant d’emplois que l’UE en avait créé depuis 10 ans Enfin aucune autorité ne semble défendre l’euro face à la dépréciation du dollar et du yuan qui ampute la capacité à exporter des Etats membres Ainsi les Etats-Unis, bien que plus profondément touchés par la crise, semblent pouvoir réagir plus rapidement que l’Europe grâce à la présence d’un Etat fédéral actif et à une politique de change favorisant le redressement de sa balance commerciale.
La Commission européenne prépare une Communication pour 2010 qui devrait prévoir les grandes orientations d’une politique à moyen et long terme. Celle-ci reposerait sur la priorité accordée à l’achèvement du Marché intérieur (contrôlé de près par Mr.Monti) avec un accompagnement social conséquent. Les branches d’activité sur lesquelles porterait l’effort financier seraient les technologies de l’environnement (avec toutes les mutations de l’emploi en résultant) et les infrastructures, spécialement celles des transports et du numérique. On s’interroge sur la liaison entre le court terme et le moyen et long terme, ainsi que sur la compétitivité de l’économie européenne dans le monde et le sort de la protection sociale. On suggère aussi que la mobilité des salariés soit accompagnée d’un lien plus étroit entre l’enseignement et la formation professionnelle et que les salariés bénéficient d’une sécurisation de leur parcours professionnel
Une Communication de 2008 et un rapport de 2009 ont évoqué la situation des qualifications professionnelles dans l’Union et la formation nécessaire des 5 millions de chômeurs (la France préparant un projet de loi révisant sa politique, critiquée comme inégalitaire au détriment des formations intermédiaires et des PME).
A noter qu’à aucun moment il n’a été proposé, comme remède à l’endettement des Etats, de revenir sur les baisses d’impôts qui ont asséché les finances publiques, même avant la crise, et que certains (ex.: Allemagne) veulent poursuivre, au mépris de toute logique économique
